Elèves du programme Ent-Rre en classe

Quand l’entreprise change la vie de réfugiés

Priscille Dargnies, cofondatrice d’ENT-RE, nous dévoile les dessous de ce programme de l’Association Pierre Claver qui plonge de jeunes personnes en exil au cœur des entreprises pour accélérer leur intégration. Une vision pragmatique, humaine et profondément transformatrice.
 

ENT-RE est un programme porté par Pierre Claver. Pouvez-vous nous présenter cette association en préambule ?

Priscille Dargnies : L’Association Pierre Claver est née en 2008 d’un constat très citoyen : des réfugiés, hommes et femmes attendaient à la rue que leur demande d’asile soit instruite par la France. Les délais étaient alors particulièrement longs. Ce fut alors une évidence : pendant cette période d’attente, pourquoi ne pas en profiter pour leur enseigner le français et leur faire découvrir la France ? À partir de là, l’association s’est montée de manière très empirique : à chaque besoin identifié, les volontaires de l’association ont élaboré des solutions concrètes.

 

De manière empirique ?

P.D. : La plupart d’entre eux ne parlaient pas français, les volontaires de l’association ont donc commencé par leur donner des cours. Ils connaissaient peu leur environnement : des cours de culture générale ont été mis en place, ainsi que des visites dans Paris pour leur permettre de découvrir la ville, ses lieux. Beaucoup ignoraient également qu’il existait à Paris de nombreux lieux accessibles gratuitement : des musées, des églises, des espaces culturels dans lesquels on peut entrer librement pour découvrir, comprendre, observer. Des portes ouvertes pour que ces heures, ces jours d’attente deviennent, autant que possible, des moments de découverte. Restait le fait qu’en dehors de leur interaction avec l’association qui étaient souvent les seuls moments où ils entendaient et parlaient français, ils ne côtoyaient quasiment aucun Français. C’est ainsi qu’est né le tutorat : chaque bénéficiaire du programme s’est vu proposer un tuteur ou une tutrice pour leur permettre de comprendre ce qu’était la vie des Français au quotidien.
 

Genèse de l'association

« Pierre Claver s’est construite de manière très progressive, très pragmatique, au fil des années. Elle est presque devenue un laboratoire de l’intégration des personnes réfugiées. », Priscille Dargnies, cofondatrice et directrice du programme ENT-RE de l'Association Pierre Claver.
eleve du programme en-tre au tableau

À quel moment la création du programme ENT-RE s’est-elle imposée comme une nécessité ?

P.D. : En marge d’un fort élan de mobilisation en 2015, à la suite de ce que l’on a appelé la « Crise des réfugiés », l’opinion publique s’interrogeait de plus en plus sur les entreprises et leur rôle dans les grands enjeux de société, dont celui de l’intégration des personnes réfugiées. Les entreprises, elles-aussi, se questionnaient : comment agir concrètement et de manière durable ? Avec quatre grandes entreprises, nous avons constitué un groupe de travail et réfléchi ensemble à la manière de déployer, au sein des entreprises, le savoir-faire développé par l’association. En 2024, ENT-RE était né et une première promotion de 15 jeunes réfugiés statutaires commençait son apprentissage en entreprise. 
 

En quoi consiste ce programme?

P.D. : Le programme ENT-RE s’apparente à l’Erasmus de Pierre Claver. Une fois les niveaux A1 et A2 validés à l’association, les participants poursuivent leur apprentissage en immersion professionnelle afin de consolider le niveau B1. Ils découvrent ainsi un nouvel univers : celui de l’entreprise. Ils se confrontent à ses codes et à ses usages et apprennent à évoluer dans un cadre professionnel français. Par la suite, ceux qui le souhaitent peuvent poursuivre avec le niveau B2 au sein de l’Association Pierre Claver, afin de reprendre des études supérieures. 

 

À noter, que les bénéficiaires du programme ENT-RE ne viennent pas tous de Pierre Claver. Nous avons un partenariat avec l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), et travaillons avec de nombreuses associations qui orientent les réfugiés vers ce programme. 

Les entreprises accueillent des promotions de 15 réfugiés statutaires lors de sessions de 17 semaines à raison de 3 demi-journées par semaine et mobilisent leurs salariés sur leur lieu de travail et pendant leur temps de travail. À ce jour, 12 classes ont déjà été ouvertes et permis l’intégration de 180 réfugiés.

Le parcours

  • Transmettre une langue vivante et contemporaine : 
    6H de cours de Français niveau B1 par semaine.
  • Explorer des repères culturels essentiels à l'inclusion : 
    4h30 d'atelier de culture générale par semaine.
  • Accompagner individuellement dans l'orientation et la projection d'un avenir en France : 
    1h30 de mentorat individuel par semaine.
  • Partager les codes non écrits du vivre ensemble et du monde professionnel : 
    Des rencontres métiers, des ateliers culturels et des découvertes de l’entreprise sont organisés par les salariés tout au long de la session.
     
2lève du programme En-tre

Comment ce programme en entreprise est-il accueilli par les collaborateurs ?

P.D. : Le fait que ce programme s’inscrive pleinement dans le cadre professionnel - dans les locaux et sur le temps de travail – rend l’engagement plus accessible, c’est ce dont témoignent les collaborateurs : il leur suffit de quitter leur bureau, d’entrer dans une salle, de donner un cours de français pendant deux heures, puis de retourner travailler. Beaucoup expliquent qu’ils avaient depuis longtemps envie de s’engager, mais que le manque de temps — la vie de famille, les contraintes du quotidien — les en empêchait.
 

Mais ce qui me touche le plus personnellement, ce sont les témoignages de personnes qui n’auraient jamais imaginé s’engager dans une mission sociale. En voyant un collègue donner un cours de français ou accompagner un réfugié en tant que mentor, en croisant ce groupe lors d’une pause, autour d’un baby‑foot, quelque chose s’enclenche. Il y a un cadre rassurant : les collègues l’ont déjà fait, l’entreprise est présente, le dispositif est structuré. Alors certains se disent : « Pourquoi pas moi ? ». En permettant cet engagement, on agit bien sûr sur l’intégration des personnes réfugiées, mais on transforme aussi, très concrètement, des parcours et des regards du côté des salariés.
 

 

 

Est-ce qu'il y a des possibilités d'embauche à la suite de tout ça ?

P.D. : oui, bien entendu. Je peux citer l'exemple d'un jeune Afghan de 22 ans qui après avoir accompagné souvent son mentor en rendez-vous client a développé une appétence pour le métier d'électricien, métier qu’il exerce aujourd’hui dans l’entreprise de son mentor et bientôt en CDI. Des histoires comme celles-ci, nous en avons régulièrement. Pour systématiser cette approche, nous sommes en train de développer une nouvelle branche au sein d’ENT-RE: nous demandons aux entreprises quels sont les métiers en tension sur lesquels elles ont des besoins de recrutement. En fonction, nous créons des classes dédiées à ces métiers avec des ateliers découverte, l’apprentissage des prérequis de base et un stage de 2 semaines en entreprise. À l’issue de cette formation, ils accèdent à une formation diplômante. Pour les entreprises c’est une excellente opportunité d’accéder à des ressources qualifiées ; pour les réfugiés, une promesse d’accéder rapidement à un métier en demande, dans une entreprise au sein de laquelle ils pourront ensuite évoluer. 
 

Que dit la création de ces programmes de notre époque ?

P.D : La question de la légitimité des personnes ayant le statut de réfugié, de leur présence en France, n’a plus lieu d’être. Elles y sont, elles ont obtenu l’asile et sont appelées à rester sur le territoire. Leurs enfants grandiront ici. Ce sont et ce seront donc nos concitoyens. Il est essentiel qu’ils puissent, le plus tôt possible, comprendre les principes, les valeurs et la culture du pays qui les a accueillis, afin de pouvoir pleinement prendre part à son avenir.